
Comment aborder un groupe aussi artistiquement énorme
que Deity Guns, à posteriori aussi indispensable pour
l’histoire de la musique dans l’hexagone que le
furent –et le sont encore- Sonic Youth à la musique
américaine ? Simplement peut-être, en prenant
conscience que ni l’un ni l’autre ne saurait se
contenter d’une appartenance géographique et que
c’est bien d’Art dont nous parlons.
Oui, en amont,
on est bien obligé de citer les
New-yorkais puisque c’est Lee Ranaldo lui-même
qui a produit Trans Lines Appointments,
seul et unique album de Deity Guns. On trouve, en effet,
chez les Lyonnais comme chez Sonic Youth, ce même
profond désir de faire table rase des conventions
sonores et des options classiques à la construction
d’une "chanson". Une même
urgence à exprimer, avant tout, un ressenti et
une pensée qui ne peuvent se résumer à un
texte posé sur une structure classique de couplet/refrain.
Les méandres de la souffrance, de la violence
comme de la passion amoureuse, les méandres de
la vie, les méandres du cerveau humain ne peuvent
créer
qu’une musique qui, en partant des coups reçus
en plein ventre atteignent la moelle épinière
pour finir par toucher le cortex cérébral.
Deity Guns, dès ses débuts, a mis le doigt
sur l’essentiel de la musique : l’émotion
pure.
La forme, évidemment chez Deity Guns, est partagée
entre violence et tristesse, entre hardcore et expérimentation
bruitiste, entre besoin de tout sortir de soi et envie
de se recroqueviller sur sa sensation intime. Comme un
débutant sur le chemin de la sagesse ayant besoin
de jeter hors de lui cette violence qui l’habite
pour espérer la sérénité.
D’autres groupes en France ont pris ce chemin,
tels les Sister Iodine, Ulan Bator, voire Portobello
Bones,
Prohibition et même Kill The Thrill ou les éphémères
Hydrolic System. Mais Deity Guns est une pierre angulaire
de ce chemin artistique. Ce groupe a montré que
la voie de l’émotion était aussi
possible « chez
nous », et que le plus important dans une
musique était
ce qu’on avait à exprimer de soi.
Maintenant,
quand on regarde la nébuleuse du label
Constellation, tout semble évident : Godspeed
You Black Emperor, The Silver Mt. Zion et autres Fly
Pan Am utilisent un chemin totalement parallèle
où la
recherche musicale n’est jamais froide et technique
mais au contraire empreinte de sensations intimes et
terriblement fortes.
De la même manière que les Canadiens, Eric
Aldéa, l’homme central de Deity
Guns, continuera ses recherches en solo ou dans Narcophony avec Ivan
Chiossonne.
Les deux retrouvant Franck Laurino,
présent dans
Deity Guns, au sein du projet Cutting Flat et surtout,
dès le début des 90’s, dans les incontournables
et indispensables Bästard avec François
Guilleron.
Ce noyau dur de quatre musiciens se croisent encore dans
Spade & Archer avant de se retrouver, surtout, dans
l’actuel Zëro.
Deity Guns était la centrale nucléaire
d’origine
de ce courant nouveau né à Lyon. Son électricité circule
encore, toujours puissante et dérangeante dans
les jacks et les guitares de Zëro et l’esprit
de chacun de ses musiciens. Ici
d’Ailleurs nous donne l’occasion de revenir à la
source de cette famille musicale qui, comme Sonic Youth,
avance par sa propre énergie en nourrissant
tout ceux qui les écoutent. Un coffret monument,
un coffret événement
pour une intégrale d’un des groupes majeurs
ayant pu naître de notre côté de la
planète. Indispensable.
Silvère Vincent (musicien, chroniqueur et collectionneur
de disques) |